Mablé Agbodan

Mablé Agbodan : « Le talent seul ne suffit pas, nous devons redonner ses lettres de noblesse aux métiers d’art en Afrique »

Rencontrée à Paris par Gaëtan Noussouglo pour Togo Cultures, la designer et entrepreneure créative Mablé Agbodan revient sur la genèse et les ambitions de sa Fondation. À travers une approche globale mêlant artisanat, numérique, lecture et théâtre, elle défend une vision moderne de la formation : donner aux jeunes et aux femmes vulnérables les moyens de vivre dignement de leur savoir-faire.

Transformer le potentiel en autonomie réelle

Mablé Agbodan hilare

Au Togo et sur l’ensemble du continent africain, les viviers de talents ne manquent pas. Pourtant, le talent brut se heurte souvent à des obstacles structurels : manque de formation, absence de réseaux, difficulté d’accès aux marchés et aux outils modernes. C’est de ce constat très concret qu’est née la Fondation Mablé Agbodan.

«Nous avons énormément de talents au Togo et sur le continent africain, mais le talent seul ne suffit pas. Il faut de la formation, de la connaissance, de l’accompagnement et des opportunités. Il faut aussi créer un environnement qui permette à ces talents de se développer, de se professionnaliser et surtout de vivre de leur métier. Notre mission ne doit pas s’arrêter à la remise d’un diplôme. Elle doit nous conduire jusqu’à l’insertion et à l’autonomie économique.  », explique Mablé Agbodan.

La Fondation s’adresse tout particulièrement aux publics les plus vulnérables — jeunes filles, mères célibataires ou femmes en situation de handicap — pour leur proposer non pas une aide ponctuelle, mais de véritables parcours de vie.

L’approche globale : Allier le savoir-faire au « savoir-être »

Pour Mablé Agbodan, apprendre un métier ne se limite pas à la maîtrise du geste technique. Un artisan ou une créatrice d’aujourd’hui doit être capable de comprendre son environnement, de communiquer, d’utiliser le numérique et de raconter son parcours.

Atelier de la Fondation Mablé Agbodan à Agodéké Togo
Atelier de la Fondation Mablé Agbodan à Agodéké Togo

« Nos actions s’articulent principalement autour de la formation et de l’insertion professionnelle, de l’autonomisation des femmes et des jeunes, des métiers d’art et de l’artisanat, du numérique, de l’entrepreneuriat, de la culture et des industries créatives. Mais ce qui est important pour nous, c’est la manière dont nous abordons la formation. Nous avons une approche assez globale. Nous considérons qu’apprendre un métier ne consiste pas seulement à maîtriser une technique. Il faut également comprendre son environnement professionnel, développer sa culture générale, apprendre à communiquer, utiliser les outils numériques, développer sa créativité et comprendre comment transformer un savoir-faire en activité économique. C’est dans cette logique que nos apprenantes et apprenants ont accès à une bibliothèque, à des cours d’informatique et à des cours de théâtre. Nous essayons donc de travailler à la fois sur le savoir-faire et sur le savoir-être, la connaissance et l’ouverture. » Souligne Mablé Agbodan

C’est pourquoi les formations délivrées par la Fondation intègrent des disciplines complémentaires surprenantes mais essentielles :

  • Le numérique et l’informatique : Pour permettre aux artisans de faire des recherches, communiquer et promouvoir leur travail.
  • La lecture et la documentation : Grâce à une bibliothèque intégrée où le livre prend parfois la place du téléphone portable, afin de nourrir l’imaginaire et la culture générale des apprenants.
  • Le théâtre et l’expression orale : Pour développer la confiance en soi et apprendre à présenter ses collections ou défendre une création face à un client ou un investisseur.

Des résultats concrets et des partenariats stratégiques

La démarche de la Fondation s’appuie sur la confiance d’institutions internationales et locales :

  • 100 femmes accompagnées à travers le fonds « La Francophonie avec Elles » de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).
  • Des formations au numérique soutenues par l’Ambassade de France  a Togo.
  • 23 jeunes filles intégrées dans le programme L’École de la Chance, soutenu par la Banque mondiale et l’État togolais.
Les tresses à la Fondation Mablé Agbodan

« L’École de la Chance étant toujours en cours d’exécution, il serait prématuré d’en présenter aujourd’hui les résultats définitifs. Mais ces différentes expériences nous amènent justement à franchir une nouvelle étape. Nous ne voulons plus seulement compter le nombre de personnes que nous avons formées. Nous voulons savoir : que deviennent-elles ? Qui travaille ? Qui a créé son activité ? Qui poursuit son parcours ? Qui rencontre encore des difficultés ? Qui a besoin d’un accompagnement supplémentaire ? » Poursuit-elle

Mais au-delà du nombre de bénéficiaires formées, la Fondation Mablé Agbodan franchit aujourd’hui une nouvelle étape en structurant un réseau d’Alumni. L’objectif : mesurer l’impact dans la durée, suivre l’insertion effective sur le marché du travail et réajuster l’accompagnement au besoin.

Transfrontalier et résidences : Construire les passerelles de demain

L’avenir de la Fondation Mablé Agbodan s’inscrit dans l’ouverture et la synergie. Prochainement, avec le soutien de l’Institut français du Togo, une rencontre réunira des artisans-créateurs du Togo, du Ghana et du Bénin autour des savoir-faire ancestraux du tissage et de la teinture.

De plus, la Fondation ambitionne de créer des résidences de création où la rencontre entre le design contemporain et la maîtrise artisanale permettra de faire de la recherche, d’expérimenter de nouvelles matières et de faire émerger des collections innovantes. Des collaborations avec des événements phares de la sous-région, à l’image du FIMO 228, sont également envisagées pour offrir une vitrine aux nouveaux talents.

L’enjeu final réside dans une conviction profonde : « Comment faire en sorte que nos jeunes puissent choisir un métier manuel, en être fiers et surtout en vivre dignement ? Il faut former, cultiver, documenter, transmettre, créer, mettre en réseau et ouvrir des marchés. C’est ainsi que nous ferons émerger une nouvelle génération d’artisans africains conscients de leur patrimoine et ouverts sur le monde. »

Gaëtan NOUSSOUGLO

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