La commune de Badja, située à 40 km au sud-ouest de Lomé, a accueilli du 26 au 28 août 2026 la toute première édition de la Rencontre Internationale des Arts Populaires (Féfé) organisée par Togo Cultures en partenariat avec Gbadass Concert-Band et Compagnie Gakokoé (France). Malgré quelques aléas techniques et de légers retards, le festival a tenu ses promesses. Sur trois jours, plus de 5 000 spectateurs se sont pressés pour découvrir des spectacles de conte, de Kantata, de concert-party, des concerts acoustiques et des prestations traditionnelles.
L’un des faits marquants de cette édition réside dans l’engagement exceptionnel des autorités locales. Togbui Akoutsa Avogan VII a ouvert en grand les portes de sa résidence, accueillant chaque soir conteurs, musiciens et comédiens autour de plats locaux. C’est une première au Togo qu’un chef traditionnel s’implique aussi directement dans la vie des arts de la scène.
Pendant toute la durée de l’événement, les organisateurs — Marcel Djondo, Petit Duévi-Tsibiaku et Kokou Agbléta (alias Gbadamassi) — ont multiplié les allers-retours sur la route reliant la capitale à Badja pour acheminer artistes et matériel technique.
Trois jours de célébration culturelle
26 août : la parole s’empare d’Assivimé

Pour la soirée d’ouverture, les conteurs Fati Fousséni (accompagnée de son fils musicien Kévin Yakanou) et Edah Awanu investissent le marché d’Assivimé, d’ordinaire silencieux à cette heure. Grâce à l’éclairage installé par Petit Duévi-Tsibiaku et à la régie son assurée par Gbadamassi, plus de 2 000 spectateurs se rassemblent en cercle.
Pour toucher ce public intergénérationnel, le choix est fait de conter en mina et en éwé. Un défi pour Fati Fousséni, originaire du Koutamakou, qui s’adonne avec brio à l’exercice en adaptant les récits traditionnels du pays des Batammariba. Ses contes invitent l’assistance à valoriser les traditions tout en se délestant des mauvaises pratiques — un véritable travail d’extraction de la quintessence culturelle pour bâtir une meilleure société. Edah Awanu, de son côté, exhorte la jeunesse à écouter les préceptes des aînés et de la communauté pour sortir du sous-développement.
Un habitant local prend également la parole dans sa langue maternelle, au grand plaisir d’une foule assoiffée de récits. La soirée s’achève chez le chef traditionnel autour d’un plat de koliko (igname frite), rythmé par les ultimes contes de Fati Fousséni, gratifiée par le public selon la coutume des billets collés sur le front.
27 août : contes musicaux et ferveur populaire

Le lendemain, le festival s’installe sur le terrain de football à l’entrée de la ville. Malgré deux heures de retard dues à l’installation du podium et aux raccordements électriques, près de 2 500 personnes attendent patiemment.
La soirée débute avec Roger Atikpo et sa kora pour le conte musical Le Fromager. Magicien des mots et des cordes, l’artiste transporte le public dans un univers où la sagesse des anciens croise le souffle du présent. Son récit d’un enfant terrible attire l’attention des plus jeunes, immédiatement avertis des risques de la désobéissance.
Puis, Béno Sanvee, Eustache Kamouna et Anani Gbétéglo déclenchent une ovation avec Enyagan, un voyage scénique entre cosmogonie, maux humains et fureur des dieux. La soirée se distingue par un parti pris linguistique fort : le bilinguisme (français et mina/éwé) permet à toutes les générations d’accéder au spectacle. En clôture, les jeunes de Tsiviépé interprètent une Kantata religieuse. Les artistes offrent ainsi aux habitants de Badja l’accès à un genre théâtral jusqu’alors réservé à une certaine élite. La nuit se conclut autour d’un verre de sodabi et d’un repas chez le chef Avogan VII.
28 août : concert-party et satire sociale
Le dernier soir remet à l’honneur l’esprit populaire du festival. La programmation attire cette fois près de 3 000 personnes.
Eustache Kamouna, Julien Gbétéglo et Esther Agadzi ouvrent la scène avec une prestation acoustique mêlant guitare, lithophone (percussions en pierres) et calebasse, sur des chants en kabyè, mina et gromelot. Gbadamassi et ses comédiens prennent ensuite le relais avec la pièce Humilité sacrée. Entre monde physique et forces spirituelles, ce spectacle de concert-party explore la frontière fragile où cohabitent les hommes et les divinités, questionnant avec humour le tiraillement entre christianisme et vodou. Enfin, les Avéviwo (les habitants de l’Avé) prennent possession du plateau pour clore le festival aux alentours de 0h30.
De Féfé à Tokpé : bâtir un pôle d’excellence culturelle
La clôture du festival s’est articulée, le 29 août, avec le lancement des festivités de la fête traditionnelle Avéza, placée sous le thème : « Avéza, une identité de l’émergence locale : associer la tradition aux valeurs sociales et économiques », en présence des autorités administratives, coutumières et des forces vives de la région.

Au-delà de l’événementiel, Féfé constitue la première vitrine opérationnelle de Tokpé, le Centre des Étoiles. Ce centre vise à devenir un levier stratégique et un outil de structuration majeur pour la filière artistique et culturelle au Togo et en Afrique de l’Ouest. En dépassant la simple diffusion de spectacles, Tokpé s’affirme comme un laboratoire de recherche-création. Nous lançons un appel aux cadres de l’Avé, ainsi qu’aux opérateurs économiques et culturels, pour investir dans la construction de ce haut lieu de la culture. Un terrain de 2 400 mètres carrés nous a été offert par Togbui Akoutsa Avogan VII à Badja pour la construction de ce centre, dont la mission s’articule autour de trois piliers fondamentaux :
- Le travail mémoriel et scientifique : associer l’enquête anthropologique et l’archivage rigoureux à la création contemporaine ;
- La formation et l’excellence : doter les artistes et acteurs locaux d’une double compétence (rigueur scientifique et maîtrise scénique) pour piloter des projets complexes au croisement du patrimoine, du tourisme et des arts vivants ;
- L’impact social durable : impliquer directement les élèves, étudiants et communautés locales (urbaines et rurales) dans la réappropriation de leur patrimoine.
Après le succès de cette première édition à Badja, le rendez-vous est pris : la prochaine édition promet déjà des étincelles.
Gaëtan Noussouglo