En faisant une immersion dans la préfecture de l’Ave — située au sud-ouest de Lomé, dans la région Maritime, et composée de neuf cantons que sont Kévé, Assahoun, Badja, Aképé, Zolo, Noépé, Tovégan, Ando et Edji —, nous sommes subjugués par le nombre élevé des écrivains et artistes qui font sa fierté. Le FÉFÉ (Festival et Rencontre Internationale des Arts Populaires), qui se tient du 26 au 28 août 2026, nous offre une véritable opportunité d’aborder la vie artistique des hommes et des femmes de cette localité. Pour rappel, le Togo compte six régions administratives (Lomé, Maritime, Plateaux, Centrale, Kara, Savanes) et 39 préfectures. L’Avé, à l’image d’autres localités, est une préfecture d’une grande richesse culturelle, qu’il s’agisse d’écrivains, de musiciens, de plasticiens ou de comédiens.
Bien que le FÉFÉ soit ancré à Badja par son grand projet Tokpé, Centre des Etoiles, il aura l’occasion de parcourir l’ensemble du Togo. Sur ce parcours, il abordera sans détour la vie des artistes de chaque préfecture et de chaque région afin de donner aux Togolais l’envie de goûter aux plaisirs et à la richesse des arts et de la culture localement.
Dans cet article, nous dressons le portrait de certains des grands hommes et femmes artistes nichés au cœur de cette grande forêt « Avé ». Afin de découvrir un rapide profil de ces talents, célèbres ou méconnus.
Si feu Édouard Edem Kodjo est un écrivain et un homme politique dont la renommée dépasse le cadre restreint de la politique et des frontières togolaises, Julie Akofa Akoussah, vedette de la chanson de regrettée mémoire, a aussi hissé la préfecture sur le plan continental grâce à ses chansons depuis sa commune d’Atti-Atovou. Rogo Koffi Fiangor, conteur et écrivain natif d’Assahoun, réhausse l’éclat de ce territoire aux côtés de Daniel Ayidah et Léonard Yakanou, qui ont fait les beaux jours du célèbre Festival de Théâtre de la Fraternité d’Assahoun (FESTHEF) de 1993 à 2011.
Sur le plan de la composition et du chant choral, nous aborderons le parcours d’Isaac et d’Auguste Dogbo, originaires de Dokplala dans le canton de Badja. Edoh Dzakpa, alias Messia Décor, est quant à lui le créateur du logo de l’équipe nationale de football, les Éperviers, tandis que Petit Duévi-Tsibiaku s’impose comme un incontournable technicien lumière.
Regards succincts sur quelques grands écrivains de l’Avé

Edem Édouard Kodjo : Bien qu’Edem Kodjo soit né le 23 mai 1938 à Sokodé (dans le Tchaoudjo), ses parents étaient originaires de Noépé, l’un des cantons de l’Avé, où il possédait sa résidence secondaire. Il a toujours gardé un profond attachement à cette préfecture dont il a été l’une des figures les plus éminentes. Après des études de droit et d’économie à Rennes, il sort diplômé de l’ENA de Paris. S’il mène une carrière politique et diplomatique de premier plan — ministre, secrétaire général de l’OUA, deux fois Premier ministre du Togo et ambassadeur itinérant de la CEDEAO —, il se distingue surtout par son parcours intellectuel et littéraire. Penseur, essayiste engagé et auteur de nombreuses préfaces, il est récompensé par des distinctions internationales. On lui doit notamment Et demain l’Afrique (Éditions Stock, 1985, couronné par le Grand Prix littéraire de l’Afrique Noire), L’Occident du déclin au défi (Éditions Stock, 1988), Africa Today (Ghana University Press, 1989), Au commencement était le glaive (Éditions de la Table ronde, 2004), Les Pères de l’Église (Éditions St Augustin, 2008) et Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire (Éditions Gallimard, 2010). Commandeur de la Légion d’honneur et Officier des Arts et des Lettres, il a mis sa plume au service de sa vision de l’Afrique jusqu’à la création de sa fondation Pax Africana. Il est décédé à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine le 11 avril 2020.

Rogo Koffi Fiangor (Conteur, auteur, chercheur et passeur d’oralité) : Né à Assahoun, Rogo Koffi Fiangor vit en région parisienne depuis 1993. Docteur en Lettres de l’Université Paris-X (1999) et spécialiste du théâtre africain francophone, il a été enseignant au Collège Protestant de Lomé, journaliste et consultant humanitaire avant de placer l’art de l’oralité au cœur de son parcours. Auteur d’ouvrages de référence, il défend le conte comme un genre vivant, à la fois passerelle interculturelle et outil pédagogique. Sur scène comme dans ses ateliers en France et à l’international, il mêle récits traditionnels, créations contemporaines, instruments de musique et humour. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages entre autres : Comprendre « Gaglo ou l’Argent, cette peste » de Koffi Gomez : étude critique (NEA, 1992), l’essai Le Théâtre africain francophone (L’Harmattan, 2002), Contes d’amour (Éditions Awoudy, 2015, 2ᵉ Prix littéraire Komla Messan Nubukpo en 2024), le recueil de nouvelles L’Unique Cheveu de la chance (Éditions Awoudy, 2024), Dans l’attente d’une greffe (récit à quatre mains écrit avec Olivia De la Panneterie, BoD, 2025), Contes chrétiens et de Noël (BoD, 2025) et le roman L’Échec cuisant des gougnafiers (BoD, 2026).

Bernard Komi Agudze-Vioka est un fils de Tsiviépé, une des communes du canton de Kévé, dans la préfecture de l’Avé. Homme de savoir et de passion, Bernard Agudzé-Vioka a multiplié les casquettes tout au long d’une riche vie. Il est un homme de lettres et un enseignant : pédagogue exigeant, il a transmis l’amour des langues éwé et française et de la rigueur littéraire. Linguiste passionné, il a exploré les nuances de la langue éwé pour en préserver toute la finesse et la poésie. Agudze-Vioka est un écrivain, conteur et botaniste. Curieux de nature, il a consigné la sagesse populaire, les contes et la flore locale, reliant le verbe à la terre. Il a publié : et le monde à travers les proverbes togolais de langue éwé (1976) ou encore Èẃe lododowo (2001). Sur les ondes de la Radiodiffusion du Togo (TVT / Radio Togo), sa voix et son émission phare, «Chants et danses du terroir », ont marqué des générations d’auditeurs en célébrant le patrimoine oral et musical de la nation. L’écrivain-chercheur s’est éteint à Lomé le 8 septembre 2025, à l’âge de 79 ans, laissant derrière lui une empreinte indélébile dans le paysage intellectuel togolais.
Koffi Léonard Yakanou (Écrivain, dramaturge et scénariste) : Né en 1963 à Lomé et diplômé

en sciences économiques, Koffi Léonard Yakanou conjugue enseignement des mathématiques, ingénierie culturelle et création artistique. Cofondateur du Festhef à Assahoun, il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre (Les Aigris du Boulevard de la libération, Laura, Ella et Bafon, Le Retour d’un frère…), de scénarios et de poèmes. Consultant et spécialiste de la transformation numérique appliquée aux industries créatives, il est aujourd’hui Directeur des Opérations de la couveuse PAPRICAI, où il accompagne les artistes et entrepreneurs. C’est un formateur très attaché au partage des connaissances et à la transmission.
D’autres auteurs dans des arts du spectacle et de la scène enrichissent ce patrimoine, à l’image de Félicien Adéhénou. À leurs côtés, l’univers musical de la préfecture est porté par de grands noms tels qu’Akofa Akoussah, Isaac Dogbo ou Auguste Dogbo.
Les grands noms des arts du spectacle de la préfecture de l’Avé
Le temps des Akoussah et des Dogbo

Julie Akofa Akoussah (1950 – 2007) : Originaire de la commune d’Atti-Atovou (canton de Tovégan), elle est une figure emblématique de la musique togolaise et africaine. Née à Tsévié en 1950, elle débute sa carrière très jeune comme soliste avant de s’imposer sur scène aux côtés de pionniers comme Bella Bellow lors du 1ᵉʳ Festival Mondial des Arts Nègres à Dakar en 1966. Ancienne animatrice à Radio Lomé et à la Télévision Togolaise, elle a mêlé rythmes traditionnels éwé, highlife, jazz et funk. Pianiste et guitariste, elle a partagé la scène avec des icônes telles que Manu Dibango, Miriam Makeba et Aïcha Koné. Son répertoire reste marqué par des titres phares comme Gbadja Gbadja, Dandou Kodjo et Mitoé Ne Ayehawo. Signalons en passant la figure de son frère Vivi Akoussah que des élèves des lycées de Lomé où il a exercé ont nommé affectueusement « Surveillant chanteur ».

Isaac Yawo Dogbo (1945 – 2017) : Surnommé le « Mozart togolais », ce natif de Dokplala (canton de Badja) est un compositeur, chef de chœur et pédagogue majeur de la musique chorale d’inspiration chrétienne. Professeur de lettres et chef d’établissement au Lycée technique de Lomé, cet autodidacte
affine sa maîtrise sur un harmonium avant de signer dès 1966 sa première œuvre : Lonlon fo nouwo katan ta (« L’amour couronne tout »). Prolifique, il laisse un répertoire de près de 300 chants polyphoniques (Soprano, Alto, Ténor, Basse) composés sans logiciel ni instrument, dont 150 sont réunis dans le recueil Ma force et mon chant. Écrit en éwé et en français, son répertoire — illustré par des pièces comme Je mets toute ma confiance ou Oui, nous marchons — est interprété en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord.
Auguste Dogbo : Également originaire de Dokplala, Auguste Dogbo est un chef d’entreprise (fondateur

du groupe Navitrans en 1979) et un ancien dirigeant sportif (président du Comité National Olympique Togolais de 2013 à 2016). Fondateur de l’Institut privé laïc Auguste le Grand à Lomé, il s’est surtout
consacré à la célèbre chorale « Mawu ƒe Ŋusẽ », qu’il a créée et qui détient une grande partie du répertoire d’Isaac Dogbo. Cette chorale s’est notamment produite lors de l’inauguration de la basilique Notre-Dame-de-la-Paix de Yamoussoukro le 10 novembre 1990. Pratiquant également la Kantata (genre de théâtre religieux musical), sa chorale a joué en Afrique comme en Europe et a formé de nombreux talents.
Lucky Teteh : Musicien multi-instrumentiste (basse, guitare, percussions, flûte) et chanteur, il s’impose aussi comme technicien. Formé aux techniques du son au studio All That Production sous la direction de Carlos Danklou, il y exerce comme ingénieur du son et a assuré la sonorisation de plus d’une trentaine de concerts et festivals. Également formé au montage vidéo au centre Fimuun, il réalise des clips musicaux pour la scène locale.
À côté de ces grandes figures, une jeune génération d’artistes émerge dans l’Avé : Vivi Akoussah (surnommé le « Surveillant chanteur » en raison de ses fonctions de conseiller principal d’éducation), ADAKA Komivi Fidel (Dalas), AGODE K. Akolatsè (Peech Negro), AMOUZOU Komivi Fabrice (Jo Bila), KPOTIVI Aroubi (Aroubi Cent), KOLEDZI Kokouvi Yosua Aimé (Aimé Star), TENGUE Mira (Miradona), OWOUSSOU Emmanuel (King For Live), SOSSA Afin (Happy Yourself), MATREVI Koudjo Edo (Salley Strong), AMENKE Victor (El Victor), sans oublier feu Midi Lakos .
Eclairage sur les techniciens et hommes de théâtre

Mawuko DUEVI-TSIBIAKU, dit « Petit Daniel » (L’homme lumière) : Directeur artistique de l’Espace culturel Gododo et de Prolight Factory à Lomé, il est un régisseur, créateur lumière et formateur incontournable. Originaire d’Assahoun, il fait ses premiers pas comme comédien avant de se tourner vers la régie en 1999. Formé au Centre Culturel Français de Lomé, il assure la régie générale du Festhef jusqu’en 2009. Son parcours s’internationalise rapidement : direction technique du Festival Fil Bleu en 2005 (Besançon), intégration de l’équipe technique des Récréâtrales au Burkina Faso dès 2006, et collaborations avec le MASA (Côte d’Ivoire), les festivals de Carthage (Tunisie), de Limoges et de Montpellier. Il met aujourd’hui ses structures au service de la résidence et de la formation de la jeune génération de régisseurs au Togo. L’Espace Culturel Gododo investit dans la création, la diffusion des compagnies togolaises, africaines et européennes.

Kokou Agbléta, alias Gbadamassi Yaya (Le renouveau du concert-party) : Révélé dans la série « ZEM », cet acteur, humoriste et enseignant-chercheur est l’un des principaux artisans de la relance du Concert Party, qu’il anime et produit sur la Télévision Togolaise (TVT). Titulaire d’un Master en Théâtre et Éducation et actuellement doctorant, il consacre ses travaux à l’esthétique du théâtre populaire. Élu représentant des artistes interprètes au Conseil d’Administration du BUTODRA en 2024, il milite pour la valorisation du droit d’auteur. Il organise à Lomé « La Chancellerie de l’humour » et « La Maternelle du concert-party », tout en dirigeant Gbadass Productions, Gbadass Concert-party et l’Académie du concert-party.
Aux côtés de ces figures s’illustrent d’autres comédiens et metteurs en scène de la préfecture dont nous aurons l’occasion de reparler notamment Edem Modjro, Kokou Akoutsa (Amlima Del), Philippe Akpakou, le conteur Edah Awanu (programmé pour cette édition du FÉFÉ), Stéphan Akoutsa, Emmanuel Vivien Tomy et Papa Essien Akoto et bien sûr les structures et compagnies implantées à Assahoun ADOKPO et AFUMA pour ne citer que ceux-là…
Gaëtan Noussouglo