Deux albums importants de la BD togolaise, signés Anani et Mensah Accoh

Anani Accoh est une valeur sûre du 9e art made in Togo. Né en 1980 en Côte d’Ivoire, il y découvre la bande dessinée. Parfois, il travaille en duo avec son complice et frère Mensah né en 1978, mais sur l’album Ablafo, il n’est pas en tandem. Il signe solo cet album sobre et intrigant, occupant tous les postes de la chaîne  éditoriale: scénario, dessin et couleur. Une prise de risque énorme, mais le résultat est bluffant. Le scénario puise dans les traditions funèbres du Golfe du Bénin, ou du moins ce qu’on en dit.

Coupeurs de têtes et victoire de l’innocence

Edition française

Traditionnellement, un Ablafo appartient à une société secrète traditionnelle au service des rites d’enterrement des rois, entre autres. Ainsi, quand le roi d’un village dénommé Afinkopé (littéralement le village du dégoût) meurt, six hommes sont chargés de ramener des têtes humaines pour l’enterrer comme le veut la tradition, car un roi défunt doit voyager avec des serviteurs dans l’au-delà. Ces six coupeurs de têtes sont des citoyens parmi tant d’autres, et conséquemment le scénario a l’heureuse idée de les transformer en « zombies » téléguidés par des forces obscures, lesquelles forces viennent les saisir dans leurs activités quotidiennes, les obligeant à se mettre aux ordres. Il y a un jugement subtil de la part de l’auteur, dans la dénomination du village, et dans la mise en scène du passage à l’acte des six chasseurs involontaires, dont les biographies sont esquissées dans le fil du scénario.

Le biais moral du récit apparait clairement dans l’exécution de la mission. Les chasseurs partent en maraude nocturne, et tombent sur deux imprudents garçons dont l’innocence joue dans le récit comme une armure de protection contre la méchanceté et les lois obscures. C’est une réussite que le traitement moral du sujet, qui ne tombe jamais dans l’opprobre jeté sur les rites invoqués. D’ailleurs, à cet effet, je recommande le traitement symbolique du sujet à la page 27, où le vocable « Ablafo » prend un sens inattendu avec la découverte de « la fièvre hémorragique à virus Ablafo » ! Une petite fantaisie servie par un dessin léger et humoristique !

Le dessin d’Anani a des allures de « cartoon », ou de la caricature de presse mais pas que cela puisqu’il n’a jamais été réellement dessinateur de presse, à part une éphémère collaboration avec le magazine ivoirien GBICH en 2006. Son style est un composite graphiquement remarquable que je nomme dessin cartoon, un style d’illustration caractérisé par des formes simplifiées, des traits audacieux et des couleurs vives, souvent utilisé pour l’humour, la caricature ou l’animation.

Deux frères au service de la BD

Anani ACCOH

Après des études scientifiques, les frères Anani et Mensah se sont rapidement orientés vers le dessin, leur réelle passion. Anani vit à Lomé, Mensah vit au Sénégal et travaille pour une société de communication, cela n’a pas empêché le duo de se reformer pour signer le deuxième album de cette chronique.

Sur l’album qu’ils signent ensemble, Les aventures d’Africavi : Ils sont partis chercher de la glace, ils réussissent l’exploit d’être à la fois scénaristes et dessinateurs. Je parle d’exploit réussi, car techniquement cela se sent : Anani et Mensah dessinent alternativement les pages et se partagent parfois les cases d’une même planche. Pour le reste, concernant le scénario, on ne sait pas différencier toujours qui compose l’histoire (ou quelle partie de l’histoire), qui fait les découpages, établit le storyboard, exécute l’encrage et éventuellement fixe la couleur. Techniquement toujours, et en questionnant les auteurs, je découvre que Mensah s’intéresse au monde animal et aux objets créés par l’homme, tandis que Anani est attiré par le corps humain. Un beau duo de dessinateurs donc, pour un résultat étonnant. Je souscris entièrement au jugement technique sur l’album qui dit ceci :  « Les dessins sont dynamiques et précis, aussi bien pour les costumes que pour les paysages qui permettent d’appréhender les différents environnements africains tels que le village dans les terres, le fort sur la côte, la savane, le désert ou les marais. Et même la montagne, avec le fameux Kilimandjaro, d’où la glace sera bel et bien rapportée ! »[1]

Une sorte de météorite dans la production graphique du continent, ce bel album évoque la figure quasi mythique de l’esclavagiste brésilien du 19e siècle, Francisco Félix de Souza surnommé « Chacha ». Au départ, le projet d’Africavi fut conçu comme une série qui aborderait le choc des cultures, la fin des empires africains, la traite clandestine, la colonisation, et la redéfinition des frontières. La série Africavi raconterait le présent à travers un passé lointain, en utilisant des expressions modernes et historiques. Ainsi dans Ils sont partis chercher la glace, le royaume d’Africato est entièrement imaginaire, mais habité par un peuple du sud du Togo.

Francisco Félix de Souza est un personnage historique notable, né en 1754 à Bahia. Il arrive au Dahomey à 34 ans, impliqué dans la traite négrière vers la colonie du Brésil, puis devient un dignitaire local. À sa mort à Ouidah à 80 ans, il laisse une descendance nombreuse, représentant une petite ville. La série évoque aussi la vie dans le quartier de Kodjoviakopé à Lomé, où vivent ses descendants.

Si ce premier album est remarquable, son scénario peut paraître compliqué pour un lecteur non habitué aux grandes fresques de l’histoire africaine. Mais l’œuvre est pédagogique, et comporte un volet très explicatif qui pourrait en faciliter la compréhension.

Le deuxième album n’a pas  trouvé d’éditeur à ce jour, on va dire pas encore trouvé d’éditeur !

*Kangni Alem est professeur de littérature comparée et de bande dessinée à l’Université de Lomé.

Références

Anani et Mensah Accoh, Les aventures d’Africavi : Ils sont partis chercher de la glace, Paris, L’Harmattan, 2010.

Anani Accoh, Ablafo, Lomé, éditions Ago, 2016.

[1] Takamtikou, La revue des livres pour enfants : https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/ils-sont-partis-chercher-de-la-glace

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

publicité
publicité