À partir des collections du Rautenstrauch-Joest Museum à Cologne en Allemagne et d’une enquête en pays Agomé et Agotimé au Togo
Depuis plusieurs années, le Rautenstrauch-Joest Museum (Cologne) revendique un déplacement de paradigme : passer de la conservation à la conversation, replacer le care au cœur des pratiques muséales et assumer une responsabilité publique face à l’histoire coloniale des collections. À partir d’une enquête de provenance menée en septembre 2025 en pays Agotimé (Togo), cet article examine ces orientations à l’épreuve d’un terrain postcolonial concret. En s’appuyant sur des récits locaux, sur des objets dits ordinaires et sur les débats suscités par leur possible retour, il interroge les conditions dans lesquelles le musée peut réellement devenir un espace de conversation symétrique, de soin relationnel et de redevabilité politique.
La démarche impulsée par Snoep au Rautenstrauch-Joest Museum constitue aujourd’hui l’une des tentatives les plus cohérentes et les plus exigeantes de refondation critique du musée ethnographique en contexte postcolonial. En déplaçant résolument le centre de gravité de l’institution – de la conservation vers la conversation, de l’autorité savante vers l’écoute, de la possession vers la relation – elle engage le musée dans une transformation profonde de ses régimes de savoir, de responsabilité et de présence publique.
Du musée comme forum : promesses et limites de la conversation

Le projet muséologique porté par le RJM sous la direction de Nanette Snoep se distingue par une volonté affirmée de rompre avec le modèle du musée ethnographique classique. La notion de conversation y occupe une place centrale : elle désigne le passage d’un musée qui expose et explique à un musée qui écoute, dialogue et accepte la pluralité des récits. Les dispositifs participatifs, les cartes blanches, les invitations à des artistes et chercheurs issus des sociétés anciennement colonisées visent à transformer le musée en forum.
L’enquête menée à Agotimé permet toutefois de déplacer la question : où commence réellement la conversation ? Lorsque des photographies d’objets conservés au RJM sont projetées publiquement dans la cour du chef de canton, Togbui Komlan Nyagamago, à Agotimé-Adzakpa, une conversation s’ouvre – mais hors du musée, et selon d’autres règles. Les objets ne sont plus stabilisés par une vitrine ou un cartel ; ils redeviennent ambigus, parfois inquiétants, et immédiatement discutés. Cette situation révèle un décalage : la conversation muséale, telle qu’elle est pensée à Cologne, reste largement encadrée par l’institution, tandis que la conversation locale engage des enjeux de protection, de danger, de conflit et de décision collective.
La parole de Martine Koundo – interprétant la spoliation coloniale comme une captation de forces converties en richesse muséale et savante – agit ici comme une contre-conversation. Elle ne répond pas au musée ; elle en déplace les prémisses. Elle ne demande pas seulement « pourquoi ces objets sont ici ? », mais « que sont-ils devenus là-bas, et que risquent-ils de redevenir ici ? »
Care: conserver ou prendre soin ?

Le discours du RJM met également en avant la notion de care, entendue comme une attention portée non seulement aux objets, mais aussi aux personnes, aux relations et aux histoires blessées. Cette orientation constitue une rupture importante avec une muséologie fondée exclusivement sur la préservation matérielle.
L’enquête d’Agotimé permet cependant de radicaliser la question : de quoi le care est-il le nom, lorsque les objets sont pensés comme porteurs de forces ? Dans les discussions locales, certains artefacts – qualifiés d’« objets de force » – ne peuvent être ni exposés ni manipulés sans précautions. Leur retour supposerait des protocoles rituels, des gestes de neutralisation ou de réactivation, et l’implication de spécialistes locaux. D’autres objets, destinés à recevoir et déplacer des malheurs hors de la communauté, ne sont pas souhaités : leur fonction même rend leur retour potentiellement dangereux.
Dans ce contexte, le care ne peut se limiter à la conservation préventive ou à l’éthique du respect. Il engage une responsabilité ontologique : reconnaître que certains objets ne relèvent pas du même régime d’existence que ceux pour lesquels le musée a été conçu. Prendre soin peut alors signifier ne pas exposer, ne pas restituer, ou accepter que l’objet échappe durablement à la visibilité publique.
Cette perspective met en tension le musée comme espace ouvert et le soin comme pratique située. Elle suggère que le care muséal ne peut être défini unilatéralement par l’institution, mais doit être co-négocié, au risque d’accepter des zones d’opacité et de retrait.
Responsabilité publique et redevabilité postcoloniale

Le troisième pilier du discours du RJM – la public accountability – renvoie à l’idée que le musée doit rendre des comptes : sur l’origine de ses collections, sur les conditions de leur acquisition, et sur les récits qu’il produit. Cette exigence est au cœur des recherches de provenance contemporaines.
L’enquête d’Agomé et Agotimé montre toutefois que la responsabilité publique ne se joue pas seulement dans la transparence archivistique ou la contextualisation historique. Elle engage une redevabilité politique vis-à-vis des effets durables de la désymbolisation coloniale. Les objets collectés ne sont pas seulement des témoins du passé : ils ont continué à produire des effets – en Europe, sous forme de savoir, de prestige et de capital symbolique, et en Afrique, sous forme de manques, de ruptures et de disqualifications.
Dans cette perspective, la restitution ne peut être pensée comme la clôture d’un dossier, mais comme l’ouverture d’une arène de responsabilités partagées. Qui décide des modalités du retour ? Qui assume les conséquences symboliques, sociales et rituelles de ce retour – ou de son absence ? La proposition formulée à Agomé et Agotimé est explicite : réfléchir ensemble, habitants et institutions, avant toute décision. Cette exigence déplace la public accountability du musée vers une accountability relationnelle, distribuée et continue.
De la conversation à la co-décision : un seuil critique
L’un des enseignements majeurs de l’enquête est que la conversation, si elle ne débouche pas sur des formes de co-décision, risque de rester un dispositif asymétrique. Parler des objets, inviter des voix, reconnaître des récits : tout cela est nécessaire, mais insuffisant si les cadres décisionnels – exposition, conservation, restitution – demeurent centralisés.
À Agomé et Agotimé, les débats autour du « balai de pluie » (objet n° 20167) montrent que la restitution est moins une réponse qu’un problème à traiter collectivement. Le musée, dans cette configuration, n’est plus seulement un lieu de médiation, mais un acteur engagé dans des circulations de puissance et de sens. Reconnaître cette position implique d’accepter que certaines décisions échappent aux logiques muséales habituelles.
Conclusion : le musée mis en risque

Tout au long de cette phase de recherche menée en pays Agomé etAgotimé, la démarche portée par Nanette Snoep a été globalement bien reçue par les interlocuteurs locaux. Elle présente un avantage décisif : celui de créer les conditions d’une expression plurielle des subjectivités, sans assigner les sociétés concernées à une identité culturelle figée ni projeter sur elles une authenticité présupposée. En rompant avec les logiques d’essentialisation qui ont longtemps structuré les politiques patrimoniales et les discours muséaux sur l’Afrique, cette démarche déplace les termes mêmes du débat sur la restitution et la provenance.
Alignée sur des principes de conversation, de care et de responsabilité publique, l’enquête de provenance menée à Agomé et Agotimé en révèle cependant les lignes de tension. Elle montre que ces principes ne prennent pleinement sens qu’à la condition d’exposer le musée à un risque réel : perdre le contrôle interprétatif, renoncer à la visibilité de certains objets, accepter que toutes les demandes ne soient ni compatibles avec l’agenda institutionnel ni convertibles en dispositifs d’exposition. Le dialogue, ici, n’est pas un supplément éthique ou un label de bonne conduite, mais une épreuve politique qui met à nu les rapports de pouvoir hérités du fait colonial.

La rematriation, telle qu’elle se dessine dans ce contexte, ne vise ni à solder le passé ni à neutraliser la violence coloniale par un geste réparateur univoque. Elle engage au contraire une reconfiguration des rapports présents au patrimoine, en déplaçant le musée d’un espace de conversation maîtrisée vers un espace de redevabilité effective, où écouter implique aussi de céder, de différer, voire de renoncer. À ce titre, elle oblige l’institution muséale à reconnaître que la responsabilité ne se mesure pas à la quantité d’objets restitués ni à la qualité des cartels produits, mais à sa capacité à accepter une perte d’autorité symbolique.
Dans cette perspective, la transformation du musée ethnographique ne peut être pensée comme un processus linéaire, progressif ou achevé. Elle constitue un champ de luttes, traversé par des conflits d’intérêts, des désaccords irréductibles et des asymétries persistantes, que nul dispositif participatif ne saurait dissoudre entièrement. Comme le rappelle avec justesse bell hooks, « la décolonisation de l’esprit est un travail collectif, jamais achevé ». Cette affirmation ne relève pas d’un horizon consensuel, mais d’une exigence politique : celle de maintenir ouverte la conflictualité, d’en faire un moteur critique, et de refuser que la décolonisation – du musée comme du savoir – soit convertie en simple opération de communication ou en geste de clôture symbolique.
Gaëtan NOUSSOUGLO et Bernard MÜLLER