Rogo Koffi Fiangor est un écrivain. Il a écrit plusieurs livres notamment : Comprendre Gaglo ou l’Argent, cette peste de Koffi Gomez, Etude critique, aux Nouvelles Editions Africaines ; Lomé-Togo, 96 pages, publié en 1992, suivi en 2002 du titre Le Théâtre africain francophone, Analyse de l’écriture, de l’évolution et des apports interculturels, chez L’Harmattan à Paris-France. Un pavé de 393 pages. Après, il y a eu entre autres titres les Contes d’amour, Editions Awoudy, Lomé-Togo, 103 pages, en 2015 (2ème Prix Littéraire Komla Messan Nubukpo de la Faculté des Lettres, Langues et Arts de l’Université de Lomé – Togo, Edition 2024), puis L’unique cheveu de la chance, recueil de nouvelles, Editions Awoudy, Lomé Togo, 147 pages, en 2024. En 2025, il avait déjà innové avec un récit à quatre mains très spécial intitulé, Dans l’attente d’une greffe, avec sa conjointe, Olivia De la Panneterie, Editions BoD, Hamburg, Allemagne, 250 pages, puis la même année, auprès de la même maison d’édition, nous avons eu droit aux Contes chrétiens et de Noël, 135 pages. Et voilà la récidive en matière d’écriture et d’innovation avec L’échec cuisant des gougnafiers, 288 pages encore chez cet éditeur.
Rogo Koffi Fiangor : du conte au roman, l’art de disséquer le monde avec liberté, affection et pertinence

Figure incontournable du paysage culturel togolais et de sa diaspora, Rogo Koffi Fiangor est un homme aux multiples facettes. Déjà connu en tant que comédien-conteur. D’ailleurs, tous ceux qui l’ont côtoyé, et ceux qui ont eu l’occasion de l’écouter, disent qu’il est un très bon conteur. Et nous le confirmons. Il est aussi reconnu comme auteur d’études critiques fondamentales, d’ouvrages collectifs et d’un recueil de contes primé. Et voilà que ce comédien-conteur et fondateur du festival Misé gli looo signe un retour remarqué sur la scène littéraire avec un roman de 288 pages : L’échec cuisant des gougnafiers, (Éditions BoD).
À travers un entretien dense et sans langue de bois accordé à Togo Cultures, l’auteur livre la genèse d’un ouvrage engagé, à la croisée de la critique sociale, du regard interculturel et de la transmission pédagogique.
Du verbe oral à la fresque romanesque
Pour Rogo Koffi Fiangor, le passage d’un genre littéraire à un autre répond avant tout à une impulsion narrative. Titulaire d’un doctorat en Littératures comparées de l’Université Paris-Nanterre et ancien professeur de français au Collège Protestant de Lomé, l’homme ne s’enferme dans aucune case. L’écriture demeure pour lui une exigence éthique autant qu’un plaisir créatif. Malheureusement, plusieurs de ses ouvrages ne sont pas connus à leur juste valeur.
« Écrire est pour moi un plaisir mais également une exigence morale. Pour la transmission. Et je travaille tous les genres littéraires et du récit car il y a un défi implicite de dire des choses qu’on n’a pas envie de garder pour soi. C’est cela l’essence de la communication. Certains sujets se prêtent mieux à un genre plutôt qu’à un autre, et cette fois-ci, c’est naturellement le roman qui s’est imposé. »
Titre provocateur et symbolique tricolore
Dès le premier coup d’œil, l’ouvrage intrigue par son titre : L’échec cuisant des gougnafiers. En employant un terme rare du vocabulaire français, l’auteur cherche délibérément à piquer la curiosité du lecteur pour l’inciter à chercher, explorer et comprendre. En effet, le mot *gougnafier* n’est pas usuel, pas courant ! Mettre délibérément un mot aussi singulier dans un titre n’est pas anodin puisque le commun des lecteurs ne le comprend pas au premier abord. Néanmoins, le terme « gougnafier » oblige tout de suite à recourir à son dictionnaire. Tout le monde a maintenant dans la main un téléphone. Avec Google, on peut faire cette recherche en une minute. N’est-ce pas ? Alors loin de rebuter dans un titre, ce mot attire. Il attise, au premier regard, la curiosité. Il donne, ne serait-ce qu’envie d’en savoir plus et de comprendre ce qui se cache derrière le titre. Ce mot est donc une invitation à la découverte, à l’exploration. Gougnafier reste un terme chargé. Il a fait l’objet d’une très grande polémique au Sénégal. Dans le monde des pays francophones, les Sénégalais connaissent déjà très bien le sens de ce mot. D’autres pays francophones pourraient aussi, voire probablement, grâce à ce roman, découvrir finalement, ce très beau mot de la langue française, très simple mais très fort, à remettre au goût du jour.
Sur le plan thématique, le roman déroule le fil rouge de l’adoption avant de bifurquer vers des sujets aussi divers que la religion chrétienne, les rapports affectifs qu’entretiennent les Occidentaux avec leurs animaux de compagnie, chiens et chats, ou encore les réalités sociales de l’Afrique « Gondwana ». Sur Radio France Internationale, dans « Les chroniques de Mamane » qui est un ressortissant d’un pays de l’AES (Alliance des États du Sahel), il y a la ville imaginaire du Gondwana-City, la belle capitale du Gondwana où se passent mille et une choses extraordinaires, extravagantes, absurdes et insolites. Ils reflètent un condensé satirique de tous les pays et des sociétés africaines. C’est dans cette aire géographique qu’évolue le roman.
Cette richesse narrative se traduit visuellement sur la couverture du livre, comme pour le mythique tricolore bleu – blanc – rouge du drapeau français, autour de trois couleurs également fortement symboliques. Rouge, noir et blanc. Le rouge évoque le sang des luttes, la violence de l’Histoire et la mémoire des crises accumulées (de l’esclavage aux tensions contemporaines). Le noir symbolise le deuil et rappelle l’âme de l’Afrique Gondwana, éternellement piétinée et souillée. Et enfin le blanc, porteur du titre encastré au cœur du noir, représente la France à majorité blanche tout en incarnant un espace d’apaisement et de liberté d’expression.
Un regard croisé entre la France et l’Afrique

Arrivé en France au début des années 1990 après être né à Assahoun en 1960, avoir grandi à Kpalimé (Lycée de Kpodzi) puis à Lomé (Etudes de Lettres modernes à l’Université du Bénin avec les professeurs compétents que sont, entre autres, Nyahoho, Djondo, Apedo-Amah et Afan Huenumadji… Puis professeur de Français au collège protestant, RKF a vécu au Togo pendant trente-deux ans. Il s’appuie ici sur plus de trente-trois ans de vie européenne pour porter un regard sans concession, mais profondément humain, sur sa terre d’accueil. C’est le sens même de l’avertissement placé en tête de son ouvrage. Des propos liminaires qui sont des propos d’éclairage. Il écrit : « J’ai à présent 65 ans révolus et je me sens un tant soit peu légitime pour parler de la beauté et de la bonté de ce pays qu’est la France (ma terre d’accueil au moment des errances), ainsi que de certains de ses travers ». Il a ajouté ceci : « Je m’octroie honteusement cette légitimité qui est de naturalisation et non de naissance. Ce roman est une fiction de contributions et aussi d’affection. Qui aime bien châtie bien, donc bonne dégustation ».
En effet, RKF témoigne qu’une fois arrivé en France, le pays lui a ouvert ses bras, l’a adopté et l’a littéralement sauvé sur tous les plans. Et son temps de vie en France dépasse maintenant en durée celui passé en Afrique. Donc et c’est peut-être naïf de sa part mais il se disait, qu’avec ce délai il pouvait enfin se permettre de dire certaines choses, ouvertement, honnêtement et sincèrement avec le regard de l’étranger »… D’où le « Qui aime bien châtie bien ! »
La Françafrique politique, une plaie incurable
Face aux soubresauts politiques et géopolitiques actuels — notamment les tensions entre la France et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) —, l’écrivain fait une distinction nette entre les politiques institutionnelles et les aspirations des peuples : « Les gens de bonne volonté vivent leur vie et s’engagent humainement en dehors de la France et de l’Afrique politiques. Lorsqu’on vit en France en tant que naturalisé, on observe une société marquée par la liberté d’expression mais aussi par des crispations sur l’immigration. Or, le brassage des populations est une richesse. Sans l’Afrique, la France perdrait pied dans le concert des nations. Et sans la France, nous perdrions un usage précieux de la langue française, qui est notre héritage commun. »
Promouvoir la lecture malgré les contraintes économiques

Commercialisé au prix de 14 euros (environ 9 000 FCFA), en France et dans la diaspora c’est un montant tout à fait raisonnable mais il peut représenter un investissement conséquent pour le lecteur africain moyen. Conscient des réalités économiques du marché du livre, Rogo Koffi Fiangor refuse néanmoins la fatalité et appelle à des formes créatives d’accès à la culture. La mutualisation qu’est l’achat groupé au sein des collèges et lycées (enseignants ou bibliothèques scolaires) pour faire circuler l’ouvrage peut apporter une solution. Dans un établissement scolaire par exemple où il y a trois ou quatre professeurs de français, s’ils veulent acquérir L’échec cuisant des gougnafiers, il leur suffira que chacun contribue à hauteur de 2000/3000 frs CFA et ils ont un livre dans la bibliothèque à se partager. Et un établissement peut se permettre cet achat aussi pour sa bibliothèque dédiée aux élèves. Autre solution, le mécénat culturel. Ceci est un appel aux acteurs économiques pour financer la distribution de livres en milieu scolaire plutôt que des dépenses festives éphémères. Je serais par exemple très content qu’un mécène me contacte pour me dire qu’il est prêt à financer 100 ou 200 voire 300 livres qu’il se chargera de faire distribuer au lieu de financer des fêtes où les gens boivent et dansent du soir jusqu’à l’aube en mangeant jusqu’à ne plus savoir comment mesurer les dimensions de leur ventre. Car pour financer des obsèques chez nous, dans le Gondwana, on est prêts à investir le triple de ce montant dans de beaux vêtements et un cortège impressionnant… Bref faisons des sacrifices similaires pour la culture, pour aller au théâtre, pour se procurer un livre qui se trouve facilement sur toutes les plateformes de vente. En outre, c’est indéniablement un encouragement pour les auteurs, tout simplement !
Un tournant ou une valeur sûre côté écriture romanesque
Innovant jusqu’à la dernière page, le premier projet de ce livre est d’émerveiller le lecteur en l’instruisant sur un tas de sujets et à travers une forme de fascination romanesque. Son but est d’amener le lecteur dans un univers nouveau qu’il ne connaît pas afin que lorsqu’il sortira du roman, qu’il puise se dire : « Waouh, j’ai appris plein de choses en me distrayant abondamment ». Puis, le roman s’achève sur une sélection de citations originales destinées à prolonger la réflexion du lecteur. Il ne nous reste plus qu’à vous recommander vivement par tous les moyens la lecture de ce bon et beau roman, qui tient largement ses promesses.
Avec le roman L’échec cuisant des gougnafiers, Rogo Koffi Fiangor livre une œuvre foisonnante qui apporte sans aucun doute une visibilité forte à la vitalité de la littérature francophone togolaise contemporaine.