Guy Missodey s’est posé quatre questions à la lecture du roman Olympio de Kangni Alem publié aux éditions Graines de pensées à Lomé, et a essayé d’y répondre pour aider ceux qui veulent tenter l’expérience de lecture. Togo Cultures partage avec vous cette démarche pertinente.
Pourquoi ?
Tout cela ne sera pas arrivé si Nitou, le neveu de Sylvanus Olympio n’avait pas vécu deux drames en 1963 : la mort de son oncle et la demande en divorce de sa femme, des drames personnels qui seront du « fioul » pour sa créativité. Écoutons-le plutôt, à la page 241 du livre : « Du décès de mon oncle, j’ai tiré un récit, grâce à mon effort d’aider sa veuve à faire son deuil en témoignage de l’homme qui fut son mari. Du divorce avec ma femme j’ai tiré du fiel » Là, c’est ce qu’on nous demande de croire. Mais comme derrière le narrateur, nous avons l’auteur, je suis convaincu qu’il nous sera facile d’enlever le masque que porte Nitou pour en savoir plus sur les raisons qui justifient cette appropriation originale de la personne réelle de Sylvanus Olympio, devenu ici personnage littéraire. D’ailleurs, l’écrivain reconnait in fine qu’il avance masquer. Il l’avoue dans ses mots de remerciements : « Un merci spécial à Nitou Olympio, lequel existe réellement, et m’a autorisé en toute fraternité à utiliser son vrai nom et le transformer en un nom personnage de roman. Lui saura reconnaitre ce qui est noir et ce qui est blanc dans la mosaïque tracée ».
Quoi ?
Olympio déroule sur près de 400 pages environ une grande partie de la vie de Sylvanus Olympio que les indices temporels du récit nous permettent de situer entre les années 30 et 1963. Bien entendu la narration déborde le jour de la mort de Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963, pour s’étendre jusqu’en 2022, au moins, si nous nous en tenons au titre d’une des dernières divisions du livre, « Epitaphe : Pentecôte 2022 »

Ainsi, le récit évolue essentiellement dans un espace dynamique, c’est-à-dire en mutation, entre sa décomposition consécutive aux jeux des intérêts divergents entre l’Allemagne et la France et le Royaume-Uni d’une part et la France et le Royaume-Uni d’autre part, les vaines tentatives des partisans de l’Eweland, entre réalisme, compromission et trahison . En somme, les faits vécus ou évoqués dans Olympio enjambent trois frontières et sont campés dans la partie méridionale de la Gold Coast, du Togoland (qui va devenir Togo et occuper une grande partie du récit) et du Dahomey, devenu Bénin dans les dernières séquences du livre. Les écho du Nigéria nous parviennent par ses modes vestimentaires et l’Europe y est présente soit par l’administration coloniale, soit par les bruits de canons de la seconde guerre mondiale. Il est vrai qu’on nous raconte aussi le bref séjour parisien de Sylvanus en « sanction-promotion » à la suite de laquelle il va démissionner de Unilever pour se consacrer à la politique.
Particulièrement, le récit de Nitou est structuré par :
- Le regard des « Togolais » sur les systèmes coloniaux qu’ils ont connus : Allemand, Britannique et Français, avec une préférence pour les premiers et qui nourrit leur nostalgie,
- Les mœurs de la bourgeoisie togolaise à l’époque coloniale,
- La marche du Togo « français » vers sa souveraineté, marquée, par des rivalités qui s’expriment dans la posture conciliante ou timorée des uns et la farouche détermination des autres et se manifestent dans des coups bas et des petites trahisons
- Les relations de Sylvanus Olympio avec les autorités de tutelle françaises qui sont faites de hauts et de bas,
- L’ascension politique de Sylvanus Olympio qui ne s’apparente guère à l’écoulement d’un long fleuve tranquille.
- Les différends entre le président Olympio et les anciens soldats démobilisés de l’armée coloniale française, différends dont il paiera le prix
- La vie du couple Sylva/Dinah entourés de leurs enfants
- Les derniers jours de Dinah, la veuve du président Olympio
Comment ?
Comment le récit nous a-t-il été donné ? C’est là l’une des originalités de ce roman qui maintient tout lecteur en haleine, du début à la fin. D’abord le récit n’est pas du tout linéaire. Il est écrit comme ce qu’il est censé être : la restitution par la mémoire des souvenirs qui sont enfouis. Le lecteur peut identifier deux sortes de souvenirs :
- Les souvenirs des faits vécus directement par Nitou soit en tant que journaliste (la cérémonie de la proclamation de l’indépendance par son oncle) ; soit en tant que témoin d’un évènement familial, ou encore au cours de ses investigations sur les traces du passé de son oncle après le décès de Dinah
- Les souvenirs à lui rapportés par Dinah Grunitzky, l’épouse de Sylva, et qui constitue l’essentiel du récit. Des propos parfois enregistrés avec son appareil professionnel, particulièrement, après la mort de son oncle, à Agouè, aux côtés de sa tante, jusqu’à son décès, un an après son mari ; parfois sous forme de confidences off – recorded.
C’est pourquoi Olympio est un système réussi de flash–back qui exige une lecture attentive et soutenue afin de ne pas perdre le fil de l’histoire. Nitou peut recourir à de brefs flash-back dans un long flash. Et ce n’est certainement pas par caprice. C’est à dessein. Ce procédé, d’une part rend le récit à la fois vivant et vraisemblable comme si l’effort de se souvenir convoque des faits nouveaux, entre temps oubliés ; d’autres retours en arrière témoignent de la rigueur du narrateur qui convoque la précision de l’histoire dans la relation des faits passés. Aussi les évènements sont-ils identifiés par rapport aux dates, aux noms des acteurs ou au faits avérés.
On est vite pris dans l’illusion, dans la magie de Kangni Alem romancier, avec l’impression de lire une véritable et authentique biographie de Sylvanus Olympio si on a la paresse de ne pas aller plus loin pour savoir que c’est l’écrivain qui prend la liberté par rapport à l’histoire, même s’il y trempe sa plume. Olympio étant ici un prétexte pour l’aventure d’une écriture.
Pour quoi?
Finalement, Olympio de Kangni Alem n’est ni une hagiographie ou une biographie de Sylvanus OLYMPIO ni les mémoire de son épouses Dinah. C’est un roman compris comme œuvre de fiction par laquelle l’artiste s’est approprié une figure historique pour en faire un personnage, c’est-à-dire un être de papier. Et comme aurait dit l’autre, ici, Olympio a plus de « personnagité » que de personnalité. L’autre aspect de l’originalité de ce récit est de faire voir d’autres facettes d’Olympio, souvent réduit à sa dimension politique. Kangni Alem nous les a fait voir par le regard de Dinah son épouse qui l’aurait mieux connu que n’importe qui. Et d’ailleurs, même le personnage de Dinah aussi est construit par l’imagination de Kangni Alem dont Nitou est le double. On comprend alors que ce roman a aussi le mérite de sortir la femme de Sylvanus Olympio de l’ombre. Probablement pour dire que derrière la grandeur de Sylvanus, il y avait celle de Dinah.
Guy Missodey, critique littéraire