En publiant ce roman documentaire, un genre qu’il inaugure à sa façon, c’est-à-dire un mélange de roman et d’essai, le romancier Théo Ananissoh a emprunté le titre au « Grand Livre » de la dynastie du clan Akagban (Lawson), une sorte de chronique de la cour des aputaga Lawson d’Aneho. « Le Grand Livre » des Lawson est une initiative originale prise au 19e siècle au sein d’un peuple de culture orale ignorant l’écriture. Ils ont compris, grâce à la fréquentation des commerçants et négriers européens, l’importance de l’écriture comme langage de la trace. C’est cet emploi de l’écriture qui a permis à la dynastie Lawson de franchir la frontière du passé et des approximations de l’oralité.
Quel est le prétexte du « Grand livre » de Théo Ananissoh ? « Puisque je voulais devenir écrivain, n’était-ce pas que j’héritais du devoir d’écrire cette mémoire ? Je me sentis élu par la tâche. » (p. 15.) L’écrivain recourt à des éléments de sa biographie mélangés à l’histoire de son ancêtre Laté Awokou (Lathe dans le texte) auquel, en 1784, Paul Erdmann Isert, un jeune botaniste et médecin prussien, travaillant pour une compagnie négrière du Danemark, a consacré des lignes dans son ouvrage au cours de son séjour sur la côte du Guenyi.
À vrai dire, Le Grand livre, outre le fait que sa rédaction constitue un devoir de mémoire consacré à l’ancêtre Lathe, est aussi un véritable essai sur l’écriture, son importance dans une société de l’oralité oú se perd la parole dans le temps qui passe. « L’écriture transcende l’humain et les multiples calculs petits et grands qui tissent ses quelques dizaines d’années de vie sur Terre. L’écriture spiritualise la vie éphémère, d’une manière ou d’une autre. Si j’ose dire, le langage oral, qui s’introduit en l’homme presque toujours sans invitation, est justement trop intrusif pour prétendre au même effet. L’écrit requiert votre apport libre; la parole s’impose. » (p. 27.)
La vie de Lathe se confond avec l’histoire du royaume Guin puisqu’il était un notable important de la cour royale de Glidji, la capitale du royaume, d’autant plus qu’il était le petit-fils maternel du grand roi Assiongbon Dadjin, successeur de Foli Bébé. Lathe était un commerçant prospère qui pratiquait la traite négrière et était un général de l’armée guin. Il a mené des guerres contre les Anlo, les Danhomè sous le règne d’Agadja Dossou, entre autres. Lathe, « Nègre distingué doué d’un génie supérieur » (p. 27.), selon Isert, était une personnalité hors du commun à son époque. Mais la tradition orale est demeurée floue sur sa jeunesse. La seule chose qui soit sûre est qu’il a travaillé avec des navires négriers entre Accra et Lagos et, de ce fait, parlait trois langues européennes et plusieurs langues africaines.
Si Lathe est passé à la postérité, il le doit en partie à Isert qui l’a fait exister par l’écriture. « L’homme le plus riche de la contrée« , a dit Isert, tout en étant analphabète, avait compris toute l’importance de savoir lire et écrire, car c’est un pouvoir que les Européens ont utilisé pour dominer les Africains. C’est pourquoi il a envoyé deux de ses fils en Angleterre et au Portugal pour y recevoir une instruction à l’européenne. L’un des fils, Akouété Zankli, rentrera à Aneho, sera couronné roi de son clan et ouvrira une école en langue anglaise en 1842.
Le projet du « Grand livre » de Théo Ananissoh, à part l’hommage mémoriel rendu à un personnage historique du Guenyi, est d’attirer l’attention des Africains sur le bouleversement historique de l’introduction de l’écriture dans l’univers culturel des Africains dominé par l’oralité. Les nombreux développements consacrés à l’écriture, semblent faire le constat d’un déficit de l’usage de l’écriture dans nos sociétés post-indépendances. Un signe de « sous-développement » ? Serions-nous tenté de nous interroger. Ce roman est un mélange d’histoire et d’essai sur l’écriture tant du point de vue sociologique que philosophique. L’Afrique a été vaincue par l’écriture au moment de sa rencontre tragique avec les Européens. Sans écriture, pas de vraie science pour consigner le savoir scientifique qui est cumulatif.
L’auteur interroge le passé d’un ancêtre, d’un peuple, d’un continent pour interpeller le présent, un présent d’échec, de domination, de mauvaise gouvernance et d’échec de la pensée des élites africaines. Si un pan de l’histoire de l’Afrique est connu, c’est grâce aux écrits laissés par des Européens. Mais aujourd’hui où presque tout le monde sait lire et écrire dans les pays africains, combien sont ceux qui laissent des traces écrites de leur vécu comme acteurs et témoins de l’histoire ?
Au Togo, pays qui a connu les drames de la colonisation, de l’esclavage, de la décolonisation et de l’indépendance néocoloniale, les textes de témoignages sont si rares que l’on a l’expression d’avoir affaire à des acteurs analphabètes qui n’ont pas saisi l’impact de l’écriture sur l’histoire qui se fait au présent comme source de réflexion et d’enracinement dans la cohabitation du passé et du présent pour bâtir le futur.
« Le Grand livre » n’est pas un livre d’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour le romancier désireux de partager le sens de sa pratique, l’écriture, avec les lecteurs. On pourrait conclure avec cette citation: « Lire, écrire signifie ‘voir’ au-delà des mots qu’on a sous les yeux ou que l’on trace. L’écriture transcende le visible; d’où sa puissance opérative sur le cerveau indépendamment des idées qu’elle porte. Lire, écrire, c’est la mobilité de l’esprit sans arrêt et tous azimuts. […] Lire et écrire procèdent de l’acte social d’éduquer l’homme, car ils résultent d’un apprentissage contrairement à la parole qui tient au moins autant de l’organique que du spirituel. » (p. 60.)
Isert est encensé pour avoir écrit sur l’ancêtre de l’auteur et son peuple. Sans ses écrits, beaucoup de choses sur le 18e siècle du Guenyi seraient passées sous silence, en laissant proliférer des mythes contradictoires conçus pour faire prévaloir des intérêts au détriment de la vérité.
Ce livre est bel et bien un roman agréable à lire. Le style fluide et recherché de Théo Ananissoh est captivant. Il a cette qualité d’écriture qui lui permet de trouver le mot juste, sans fioritures, pour s’adresser à ses lecteurs. Le dialogue fictif entre le narrataire et son ancêtre à plus de deux siècles de distance, est particulièrement attachant. Outre l’élégance de l’expression littéraire, il possède une dimension intellectuelle qui invite le lecteur à réfléchir en même temps qu’il prend du plaisir à lire sa prose. Telle est la puissance de l’écriture: lire pour se distraire et s’adonner à une quête du sens. La quête du sens commence par la quête de soi. En entreprenant une excursion dans le passé, il ne faut pas s’y tromper, Théo Ananissoh est en quête de ses racines pour mieux dialoguer avec le présent dans sa coexistence avec ses contemporains.
Théo Ananissoh nous promet un second tome du « Grand livre » pour poursuivre la réflexion à travers un autre roman documentaire. Nous sommes impatients de le lire.
Par Ayayi Togoata APÉDO-AMAH