« Souffles et faces  » 1 et 2 de Kokoè Essénam KOUEVI et Patron HENEKOU, Poésie, Lomé, Awoudy, 2018 et 2022

« Souffles et faces » est le titre d’un recueil de poèmes édité en deux tomes, mais qui doit se lire comme un unique texte malgré le décalage de cinq années (2018-2022) qui sépare les deux ouvrages. L’originalité de ces poèmes d’amour est la composition par deux auteurs: le poète Patron Henekou et la poétesse Kokoè Essénam Kouévi. Il s’agit d’une correspondance amoureuse entre deux amants fous d’amour et séparés par la guerre.  » Tu pars conquérir des cités étrangères, je  règne./ Tandis que ma limaille en feu, réclamait ta mitraille,/ Tu pars limer des bigailles éphémères, je règne./Tandis que ta mitraille en extase, giclant d’étincelles  » (Face, p.16). L’homme a nom Patron et la femme Essénam: les prénoms des auteurs.

Première partie

Kokoé Essénam KOUEVI

L’originalité de la démarche poétique tient au fait que la poésie dialoguée ressemble à un jeu de ping-pong où les poètes-personnages se répondent au tac au tac en se renvoyant la balle. L’absence du guerrier occupé sur les champs de bataille a meurtri deux cœurs avides d’amour, un amour exacerbé par l’éloignement et qui ne se vit que par les souvenirs des déclarations d’amour d’avant la guerre et les souvenirs des étreintes copulatoires. « J’irai/Volontiers/A la place de ton cœur/Face nye/ Me promener dans les sables de ton regard/ Me baigner dans le ruisseau de ton sourire/Me couvrir de tes baisers si

tendres si chocolat truffés de ginseng d’Inde. » (Patron, p.11). La guerre est utilisée à double sens comme une confrontation armée et comme l’amour physique qui met en jeu les parties du corps et les sentiments bouillonnants. « J’ai aimé la guerre./Avec toi/ Toi et moi, cavalant côte à côte,/Avec sur nos têtes les étincelles des balles telles un feu d’artifice. » (Face, p.21). À ce titre, la beauté est sublimée par l’abondance des métaphores qui marquent de leurs sceaux la poéticité de « Souffles et faces« .

Souffles et faces1 de Patron HENEKOU et Essénam Kokoé KOUEVI

La cité où se déroule l’existence est un vocable polysémique qui tantôt représente la communauté, tantôt les corps qu’habitent les amoureux. Cité est à la fois collectif et individuel. C’est l’union de l’âme et du corps dont la quête de l’autre se fait au bout des doigts. Les poètes livrent à notre jouissance esthétique une sensualité très tactile. « Je suis là,/ Bluffé par la tendresse de tes mots, de tes doigts, des pulpes de tes lèvres aux arômes de goyave. » (Patron, p.19). « Le souffle sur la face » est une incandescence orgasmique en même temps qu’une brûlure de souffrance. Le souffle et la face sont les deux faces d’une même pièce de monnaie dès lors qu’ils se fondent l’un dans l’autre comme le mâle couché sur la femelle et dont les souffles se confondent sur leur face respective dans l’acte copulatoire. Le souffle est mâle, la face est femelle.

Quand prend fin la guerre horrible, c’est le temps des retrouvailles paroxystiques où la guerre devient au sein du couple un exercice gymnique de corps perdus dans l’ivresse des sens pour une autre guerre: le lit transformé en champ de bataille. « Quelle guerre peut avoir raison de nos soupirs !/Tu es là./Je renais sur ton terrain fertile quand tu m’arroses des eaux de ta rivière. » (Patron, p.26). Mais le ton change dans la deuxième partie.

Deuxième partie

Patron HENEKOU
Patron HENEKOU

Dans cette seconde partie, les personnages Patron et Essénam  sont devenus Souffle et Face. L’intensité de la passion et les retrouvailles ont laissé les corps et les esprits vides des sensations sauvages qui maintenaient la flamme allumée. C’est à présent le temps de la haine où s’échangent des invectives qui annoncent la séparation. Désillusion de l’amour rêvé face aux réalités banales de la routine de l’amour vécu et à la trahison de Souffle. L’ivresse a fait place à l’amertume, aux reproches, aux insultes. L’amour et son pendant la haine se confrontent dans l’esprit des personnages amoureux.

C’est Face, la femme, qui tempère la fougue hostile de son partenaire et invite à la réconciliation en souvenir des époques jouissives de leur grand amour dont la marque est indélébile. Abondent dans cette deuxième partie les mots comme mitraille, limaille, guerre, canon, des images de la violence verbale provoquée par la haine. Le vocabulaire aux accents guerriers est l’expression de la déchirure des cœurs.

La cité naguère accueillante, devient un espace d’hostilité entre les amoureux: « La cité a triomphé de la vie qui est guerre/Et de l’amour qui est guerre, aussi. » (Souffle, p. 33). Leur sentiment est devenu un volcan qui consume par amour. Un gouffre d’incompréhension: « Nous voilà aujourd’hui prisonniers de son amertume […] La distance qui nous sépare aujourd’hui est gouffre. » (Face, p. 40).

Puis vient la réconciliation qui s’anime comme le feu libéré sous la cendre de la passion. « Je suis l’essence de tes passions, de tes désirs, /Le temple où ta semence prend vie. Je vis./ L’amour n’est pas union, / Il est fusion./ En te combattant, je me suis fait la guerre. /En m’écorchant, tu t’es blessé. » (Face, p.44). La cité omniprésente est toujours évoquée: « Allons-nous partir, conquérir d’autres territoires fébriles ?/ La cité c’est toi, c’est moi, c’est nous,/ Là où se trouve ta demeure se trouve ma cité. » (Face, p.49). Et le personnage Souffle conclut sur une interrogation:  » Que dire enfin, devant toi, / Cité allongée sur le dos, dans ce geste universel en temps et en nature,/ Cité offerte à l’orgasme/Creusé dans le silence de l’écriture ? » (Souffle, p. 62). La cité est ici l’amoureuse envahie par son amant.

Souffles et faces2 d’Essénam Kokoé KOUEVI et Patron HENEKOU

Les deux tomes de « Souffles et faces » de Henekou et Kouévi, les deux poètes associés dans cette aventure poétique à deux mains, nous interpellent par l’unité du style. Il est difficile de distinguer les vers de l’un et de l’autre du fait de la fusion harmonieuse de la forme et du contenu. Ces deux recueils qui n’en font qu’un seul, en réalité, de par leur unité stylistique, sont l’expression d’un travail de fond sur la forme poétique qui transcende l’émotion et en transmet le souffle au lecteur avide de réception esthétique. C’est d’ailleurs le dialogue poétique de « Souffles et faces » qui a inspiré l’échange épistolaire poétique d’un couple dont le mari est en prison dans le roman « Amour gamado » (Éditions Continents, Lomé, 2023) de Apédo-Amah.

Patron Henekou qui a été le lauréat du Grand Prix de Poésie Africaine d’Expression Française 2024, à Abidjan en Côte d’Ivoire, avec son recueil de poésie « Des cheveux et des ongles » (Éditions Continents, Lomé, 2021), s’affirme depuis quelques années comme une référence sûre du renouveau poétique togolais. Poète confirmé et forte personnalité littéraire. La littérature togolaise qui sort de l’innocence, a besoin de locomotives aux jarrets robustes pour affirmer son identité de liane grimpante et flirter avec les vers sur le toit du monde.

Ayayi Togoata APÉDO-AMAH

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