La Dette du mort (« Le Maître de l’Empire suivi de La Dette du mort », Lomé, Awoudy, 2016), une pièce du dramaturge Ayayi Togoata Apédo-Amah, a été représentée la première fois à Cotonou au Bénin, au Centre culturel Okinawa Ryu, le 10 mai 2025. Ensuite, le spectacle s’est déplacé au Togo, à Lomé, le 24 mai 2025 à l’Espace culturel Gododo du quartier Logoté, le 5 juillet et le 21 novembre 2025. Il s’est retrouvé au village de Tovégan le 12 septembre 2025, avant d’achever son périple à la Maison des Jeunes du quartier Amadahomé de Lomé le 21 novembre 2025. Les représentations ont été interprétées par la Compagnie Je Dois Réussir (JDR) du metteur en scène Guillaume Gbékou.

La Dette du mort est une œuvre qui s’inspire de l’esthétique du théâtre populaire togolais qu’est le concert-party. Koumaplé est mort, mais laisse une dette que l’usurier Papa Adonglo vient réclamer le jour de l’enterrement à son frère cadet Patatou. Il l’oblige à hériter de la dette sous peine de mort par sorcellerie ou d’arrestation par la police. Après son départ et l’inhumation de Koumaplé, se pointe sa fiancée, Akoss, une prostituée, qui exige que Patatou l’épouse à la place de son frère défunt. Le prêt effectué par Koumaplé, a été dilapidé dans les fêtes et le sexe des femmes.
Guillaume Gbékou a pris beaucoup de libertés dans sa mise en scène comme l’y invite la note d’intention de l’auteur qui précède le texte. Il invite à l’improvisation comme dans le concert-party. Tous les personnages ont été interprétés à travers un jeu burlesque où se sont mêlés la bouffonnerie et le drame autour de la dette d’un mort. Tout au fond de la scène s’est installé le chœur/orchestre qui a fait l’animation musicale. C’est là une trouvaille de Gbékou, car dans le texte ne figure pas de chœur/orchestre. L’avantage de cet ajout, c’est que la scène n’est jamais vide. Les membres du chœur donnent parfois la réplique aux protagonistes tout en entretenant l’animation musicale au cours de la pièce. Les danses bouffonnes et des airs connus des spectateurs, ont beaucoup accompagné l’action. Le signe objet important de la pièce, est la porte du salon que les visiteurs doivent taper très fort, souvent à des heures indues, pour qu’on la leur ouvre. Gbékou a choisi une porte en tôle ondulée qui faisait un boucan d’enfer. Ce tapage est chaque fois annonciateur d’un rebondissement ou coup de théâtre. Il a servi à rythmer l’action, à marquer le découpage scénique de la pièce et à entretenir le suspense. Les acteurs qui ont joué le rôle des protagonistes, Papa Adonglo (Achille Zossou), Akoss (Constantine Atandji), Patatou (Abdoul Razak Falana), le boy Agbénohévi (Paul Agbessi), Kumaplé (Abdoulaye Digbérékou) et du choeur/orchestre (Fredy Agbogbo, Mohamed Bah-Traoré, Happy Sossou, Eugénie Dogan, Godwin Akoka, Yannick Buatsi), ont fait preuve de beaucoup d’énergie du fait du rythme rapide de la pièce. Le personnage central, la prostituée Akoss, a su porter la représentation sur ses épaules grâce à un jeu caricatural et burlesque de haut niveau. Akoss, en devenant la maîtresse de l’usurier Papa Adonglo, est le lien entre les deux camps adverses qui s’affrontent. Bien sûr, elle a choisi le camp de l’argent, en grande dépensière qu’elle est, en trahissant son mari Patatou au profit de l’usurier qui est aussi un député mal élu de la République.

Les objets qui ont jalonné la scène sont le cercueil du défunt Koumaplé, une simple boîte de chaussure, confisquée par l’usurier avec le costume porté par le mort, comme acompte; le pagne de l’usurier porté en toge, sa canne, la mallette d’argent de Patatou, le banc qui a d’abord servi de catafalque et ensuite de chaise. Le jeu basé en partie sur l’improvisation, a su relever le défi du théâtre populaire. Le rythme effréné de la mise en scène a mis les spectateurs en haleine, car chaque martèlement brutal de la porte d’entrée de l’appartement, relançait l’action au niveau des cinq protagonistes: le boy Agbénohévi, son patron Patatou, Koumaplé, le défunt; l’usurier Papa Adonglo et Akoss, la prostituée fiancée de Koumaplé, puis épouse de son frère Patatou. Il faut souligner l’extrordinaire présence scénique de la comédienne Constantine Atandji qui a été, en quelque sorte, la locomotive du jeu scénique, tant elle a su parfaitement incarner le rôle de la prostituée à travers son cynisme intéressé et sa vulgarité caricaturale. Elle a contribué grandement, en raison du rôle central de son personnage, au succès de la pièce, malgré son comportement négatif dans la fiction.

La scénographie a consisté à faire dérouler l’action devant le décor d’un cadre en bois blanc et de toile blanche dans lequel figure trois ouvertures: la première pour l’installation du chœur/orchestre, la seconde qui est la porte d’entrée de l’appartement et la troisième la porte de la chambre. Le jeu se déroule devant cet espace ouvert qui sert de salon. Le jeu du théâtre populaire est interactif. C’est pourquoi des spectateurs sont devenus des acteurs du dialogue lorsque les personnages les interpellaient pour solliciter leur bon sens dans certaines situations difficiles. Guillaume Gbékou, dans sa mise en espace, a modifié le dénouement du texte original qui se déroule dans l’action. Lui, il a utilisé le récit dit par un membre du choeur.
Le mérite du metteur en scène Guillaume Gbékou, est le fait d’avoir pénétré l’esprit du concert-party, en adaptant librement le texte du dramaturge Ayayi Togoata Apédo-Amah, selon son inspiration, et en transformant les différentes représentations de La Dette du mort en soirées festives interactives dans l’esprit du concert-party.
Ayayi Togoata APÉDO-AMAH